26 octobre 2012

Trois têtes valent mieux qu'une

Dès que je suis sorti de la librairie, je me suis laissé prendre par la première lettre signée par le "Capitaine Jeannette Salvarsan, CWAC, E, 190 595, St-John, N.-B.", envoyée de l'Utopia Military Hospital.  Le jeune officier Jacques Ferron prête sa plume à ce capitaine trans-genre pour écrire à son "cher ami", son beau-frère Robert Cliche. Il y raconte son arrivée au "camp Utopie" dans le style de ses futures historiettes: un déroutant colonel vient s'étendre langoureusement devant le nouveau arrivé avant de se transformer en Aphrodite! Et c'est la toute première de 169 lettres.

J'en lis une, puis une autre, puis une première réponse de Madeleine à Jacques qui vient de lire celle de Robert qui avait lu la dernière lettre de sa femme à son frère. Et ça se continuera  ainsi dans les deuxième et troisième tomes de leur correspondance (à paraître), quelque cinq ou six cents lettres plus loin, plus tard.

Si les lettres du jeune médecin installé en Gaspésie sont plus nombreuses au début, celles de la Mère Luche et de son jeune avocat de mari prennent une place de plus en grande. On les voit s'affirmer: Merluche répond à son grand frère sans être impressionnée (elle le connaît depuis si longtemps!); Robert réplique au beau-frère-futur-grand-écrivain donneur de conseils. Le couple de correspondants ne se laisse pas non plus impressionner par l'artiste impatient de publier son premier livre. Entre ces trois fortes têtes, il faut bien s'attendre à quelques escarmouches. C'est pourtant autre chose qui a vraiment retenu mon attention. J'y ai surtout entendu les voix entremêlées de familles élargies par alliance. Chez les Ferron, Marcelle, Paul et Thérèse (ainsi que leurs conjoints et leurs premiers enfants) sont des acteurs naturels de cette correspondance. Chez les Cliche, le clan de la Beauce lui aussi s'agrandit d'années en années. Ils participent de manière indirecte aux échanges entre Jacques-le-fils-aîné, Madeleine-la-fille-aînée et Robert Cliche, le "Ferron par alliance"... Trois personnes signent toutes ces lettres, mais les relations et les correspondances réelles dont ils parlent sont bien plus nombreuses et englobent tous les membres de leurs familles. Et puis, il y a les récits du quotidien, celui du médecin-accoucheur ou de la jeune mère tricoteuse, la défense d'un condamné à la pendaison, l'achat d'une Anglia, un repas chez Son père, Avenue du Parc...

Le réseau des échanges se déploient donc peu à peu. Pour le moment, j'avance de lettre en lettre ne sachant pas comment cela va continuer ou se terminer.  Les sujets abordés sont variés, divers. Il y en a pour tous les goûts et pour tous les intérêts. Connaissant ce que leurs vies et leurs oeuvres ont été, on pouvait s'attendre à ce que ce trio de "célébrités" parle de politique, de culture, de littérature, de médecine, de justice, des Canadiens français en train de s'enquébecquoiser.  Sur ce plan, tous les lecteurs y trouveront leur compte. Avec clarté et concision, de notes en références, Lucie Joubert et Marcel Olscamp nous dressent l'arrière-plan historique pour situer toutes ces lettres dans leur contexte immédiat, local et international. Leur travail  rend visibles les relations étonnamment complexes de cette "famille extraordinaire" avec la société.

Ce dont parle Jacques, Madeleine et Robert change au fil des travaux et des jours, de leurs lectures et de leurs rencontres. La naissance puis l'éducation de leurs enfants, comme leur héritage familial, sont continuellement présentes. Mais tout cela reste imprévisible - ce n'est pas un roman épistolaire -, chaque lettre attend sa réponse, qui viendra ou ne viendra pas, toujours différent de ce que le lecteur attend ou imagine.

Rendu au premier tiers du livre, alors que la grande Histoire et les nombreuses petites se mélangent constamment, je deviens de plus en plus sensible au ton des échanges, au mélange de familiarité et de respect, de bons sentiments et de franchise, de désaccords et de réconciliation (celui entre le nationaliste et le fédéraliste durera longtemps), ponctués de "Je t'embrasse" et  de "Toute mon amitié". Cette manière de dire et d'écrire, toutes ces marques d'attention pour commencer une lettre et la terminer les trois correspondants les ont en commun. Et l'alliance des familles Ferron et Cliche doit venir de tout cela. Comment (se) parler entre frère, soeur et beau-frère? Pour dire quoi, comment? Cette correspondance nous fait connaître la réponse de Jacques et Madeleine Ferron et de Robert Cliche à ces questions. Autre temps, autre moeurs; autre famille, autres lettres.

Comme le font remarquer les responsables de l'édition, la présence d'un troisième correspondant est tout à fait exceptionnelle dans la publication de correspondance. Celle-ci est bien plus qu'un dialogue à deux voix, c'est une sorte de rencontre de famille élargie.

Avec la correspondance de jeunesse de Jacques avec son père le Notaire (dans Papiers intimes) et les premières Lettres à ses soeurs, le territoire épistolaire de la famille Ferron s'agrandit "extraordinairement" avec ces 169 lettres. Cela me semble d'une richesse peu commune pour comprendre la manière de se dire et de se raconter comme frère et soeur, parents, héritiers, orphelins, mari et femme, écrivain, avocat, mère et père, artiste, libéral, communiste ou CCF, croyant ou mécréant, habitant ou citadin, de Rivière-Madeleine ou de Montréal, polémiste, ménagère, militant.

Et ce premier tome en promet deux autres!

En attendant la suite, commençons par le premier tiers de cette oeuvre à trois têtes, qui valent mieux qu'une...