14 novembre 2007

Pierre L'Hérault (1937-2007)

« Le Saint-Élias est le livre de l'extrême détresse devant la vie menacée, humiliée, sacrifiée, celui de l'extrême tendresse aussi qui, pour tenir en respect le cynisme et le désespoir, s'obstine, malgré l'intolérable, à laisser à "ce pauvre petit homme", à "la fille de tous les hommes", pour la continuité, quelques signes de beauté. » (Pierre L'Hérault, « Préface » au Saint-Élias, roman de Jacques Ferron)

Chères amies,
Chers amis,

C'est avec tristesse que je viens d'apprendre le décès de notre ami Pierre L'Hérault (1937-2007), le 8 novembre 2007, à l'hôpital Général Juif (Montréal), suite à un long et courageux combat contre le cancer. Professeur émérite à l'Université Concordia, lecteur, critique de lettres et de théâtre, fils de feu Marie-Claire Monfette et feu Edgar L'Hérault, Pierre L'Hérault laisse dans un immense chagrin son épouse, Juliette Laplante, ses filles Geneviève (Steve Savage) et Virginie (Karim Dounas), ses frères et sœurs, Jean, Marie-Blanche, Cécile, Paul, Antoine, Charles, Jacqueline, Monique, Louise, Marie, Mariette, Yves, Bruno, Lise, Gisèle, Michèle, ainsi que son beau-père Henri Laplante. Il laisse également dans le deuil ses belles-sœurs et beaux-frères, ses neveux et nièces et ses nombreux amis et collègues.

Pierre L'Hérault était un ami et un collègue que l'on aimait rencontrer et lire. Il y avait chez lui, dans son regard, sa voix, sa poignée de main, dans la prose de ses essais, une invitation au dialogue pour mieux nous
connaître, pour que nous le connaissions mieux, et connaissions mieux avec lui. Dans tout son travail de professeur et de critique, c'est à travers ce qu'il a écrit et dit de l'œuvre ferronienne que j'avais appris à répondre à ses invitations... Compagnon des écrivains et de leurs œuvres, Pierre L'Hérault a eu une longue et généreuse relation avec l'œuvre de Jacques Ferron et l'écrivain lui-même, complice de leurs riches entretiens publiés dans Par la porte d'en arrière. Pendant près de 35 ans, il a parcouru tous les territoires mis en mots par celui qu'il avait nommé le « cartographe de l'imaginaire ».

Au moment d'entreprendre mon mémoire de maîtrise avec Laurent Mailhot, qui avait été aussi son directeur de thèse, je me souviens très bien de ma lecture, vivifiante et passionnée, de son doctorat devenu essai: Jacques Ferron, cartographe de l'imaginaire. Familier des discours savants, Pierre L'Hérault avait su y faire entendre une voix personnelle à travers les « grilles d'analyse » qui sévissaient alors en littérature. Son admiration pour Ferron s'y exprimait à chaque page. Grâce à une connaissance encyclopédique des textes, cet enthousiasme évitait de verser dans l'apologie pour devenir une traversée jouissive, mais inquiète, de la totalité du territoire imaginaire inventé par Ferron.
De plus, alors que le modèle universitaire aurait dû le contraindre à se spécialiser et à limiter son corpus, Pierre avait tout pris chez Ferron, les grands textes comme les petits; les mineurs comme les majeurs. Le Cartographe aurait pu être le terminus du lecteur Pierre L'Hérault dans les pays de Ferron... Il allait plutôt devenir pour son auteur un carrefour pour y retourner, fréquemment, et prendre d'autres directions. Parti du « pays imaginaire », Pierre L'Hérault s'est tourné par la suite vers le personnage de l'étranger, les formes du métissage, de la ville, de l'Amérique, vers tout ce qui compose le « jeu du familier et de l'étranger » chez Ferron.
Quand il identifie cette « caractéristique fondamentale de l'espace ferronien » dans Le Saint-Élias, il conçoit ce « jeu » comme le « lieu de croisement du quotidien et du fantastique ». Dans une œuvre qu'il savait tendue entre des pôles antinomiques, Pierre L'Hérault a découvert l' « obstination » de Ferron à proposer des « lieux de croisement » que rend possibles une « écriture [qui], prenant sur elle le tragique, garde ouvert un espace de liberté ». Près de quinze ans plus tard, dans sa préface à la réédition du Saint-Élias, il demeurait dans la perspective de son Cartographe, dont le dernier chapitre, en guise de conclusion, s'intitulait « Le salut par l'écriture ». C'est l'émouvante familiarité de Pierre L'Hérault avec l'œuvre de Ferron qui lui aura permis de percevoir, sous les nombreux masques, les tours et détours du Cartographe, la voix d'une écriture tendue «vers les pays de l'intolérable sous toutes ses formes, en particulier celle du sacrifice de l'enfant, de l'avenir ». C'est la même fidélité qui lui aura permis de suggérer l'une des plus puissantes illuminations pour rendre compte d'une oeuvre aussi complexe. « Le pas des générations » que l'œuvre de Ferron nous permettrait de franchir, selon lui, est une expression-phare. Pierre y dissimule la conscience de la rupture pour mieux dire la nécessaire continuité de l'humanité et laisser, comme son maître Jacques, « quelques signes de beauté », et d'intelligence.

D'un essai à l'autre, Pierre aura ouvert et franchi ce « pas des générations », avec tendresse et esprit. Je l'en remercie de m'avoir invité à le suivre.

Amicalement,
Luc Gauvreau, secrétaire
Société des amis de Jacques Ferron